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Giving pledge: Achat de conscience ou acte de charité ?

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Bill Gates et Warren Buffet initiateurs de l'opération Giving Pledge

Bill Gates et Warren Buffet initiateurs de l'opération Giving Pledge

Une quarantaine de milliardaires américains et leurs familles se sont engagés mercredi à donner au moins la moitié de leur fortune à des organisations caritatives. L’initiative revient à Bill Gates, fondateur de Microsoft, et Warren Buffett, le patron du fonds d’investissement Berkshire Hathaway. Ceux-ci ont fait le tour de leurs amis riches, et leur ont fait signer un «giving pledge», un engagement de don qui n’a aucune valeur légale mais seulement «morale». Parmi les signataires, qui étaient réunis mercredi dernier à New York, le maire de la ville et financier Michael Bloomberg, le fondateur de CNN Ted Turner, le réalisateur George Lucas ou encore le co-fondateur de l’éditeur de logiciels Oracle, Larry Ellison.

Le geste s’inscrit de plain-pied dans une tradition bien établie de «philanthropie», qui remonte aux Rockefeller et aux grands barons du capitalisme américain au début du XXe siècle. Ainsi, Warren Buffett, l’un des initiateurs du «giving pledge», a lui-même déjà annoncé il y a quatre ans qu’il donnait plus de 80% de sa fortune personnelle, estimée à 47 milliards de dollars, à la Fondation Bill et Melinda Gates active sur le terrain médical dans le monde en développement (lutte contre le paludisme et le sida).

On peut évidemment ironiser, ou même parler de cynisme avec la présence dans cette liste de géants de la finance qui portent, directement ou indirectement, une part de responsabilité non-négligeable dans la crise actuelle. De Warren Buffett à David Rubinstein, cofondateur du célèbre fonds d’investissement Carlyle, ou encore l’ancien patron de Citi Group, Sandy Weill. Ce n’est pas une révolution ou un jour à marquer d’une pierre blanche: on reste dans le registre compassionnel.

Il y a plusieurs manières de considérer cette tendance munificente du capital, certes pas tout à fait neuve, mais d’ampleur croissante. On peut y voir les compétitions de philanthropie ostentatoire ou les manœuvres de légitimation de fortunes faites dans des conditions plus ou moins avouables. Mais ces opérations dessinent un horizon beaucoup plus général, une nouvelle frontière libérale dont la cohérence s’annonce autrement radicale que tout ce que le libéralisme a pu montrer jusqu’à présent.

Les chaires d’université portent le nom des industriels qui les financent, les banques d’affaires sponsorisent les expositions, des fortunes privées soutiennent la recherche médicale… Il faut saisir la cohérence d’ensemble que dessine cette multiplicité d’initiatives séparées: tous les domaines de l’action publique sont potentiellement candidats à l’envahissement par la charité privée. Mais alors, s’il en est ainsi, quelle raison d’être reste-t-il à l’Etat ? Poser la question sur fond de paysage charitable généralisé, c’est y répondre. C’est bien ce que diront – et ce que disent déjà – les libéraux : l’Etat n’est plus seulement importun et inefficace, il est inutile.

Tout se tient. L’évanouissement du politique comme pratique collective abandonne le terrain à la morale individuelle, seule forme de régulation sociale tolérée par le libéralisme. Des lois pour personne, de l’éthique pour tout le monde. On peut sans doute mesurer les progrès du libéralisme à ceux du moralisme généralisé, substitué de plus en plus à l’action de l’Etat social réputé totalitaire, même si, par un paradoxe typique du libéralisme, seul l’Etat policier-carcéral échappe à ce glissement de terrain et n’a aucune inquiétude à se faire ; le noyau dur résistant de l’Etat, une fois tout le reste enlevé, ce sera lui: s’il est une chose que les plus riches continueront d’accepter de financer de leurs impôts, ce sera le maintien de leur ordre. Pour le reste, la morale fera l’affaire. Transformer la politique publique en moralisme ploutocratique, et prononcer ainsi la dissolution définitive de l’Etat social, voilà peut-être la nouvelle frontière libérale.

NB1: L’idée de ce billet m’est venue d’ici.

NB2: La volonté de l’écrire m’est venue d’ici.

08 août 2010 à 15:21:00 Blog : Blog d'Anas Alaoui